Témoignage 4 – Aurore

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Anne Jeger - Psychologue clinicienne

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Désir d’enfant – infertilité – deuils – fécondité
Histoires de femmes et de couples: mort et renaissance

Aurore

 

Février 2012…  un test de grossesse positif!!! Une nouvelle aventure commence alors pour notre famille. Notre deuxième petit bébé grandit dans mon ventre et son cœur bat déjà depuis quelques semaines. Quel bonheur, quelle joie…Je me sens alors comblée, tellement privilégiée…tant notre vie se dessine à merveille.

 

Notre petite Emma, âgée alors de 16 mois, remplit nos cœurs d’Amour et de bonheur à chaque instant, mon travail à temps partiel me plaît, notre couple rayonne et nous avons acheté un appartement…Bien entendu quelques tâches noires du côté familial mais rien de grave à ce moment. Ce qui compte à présent c’est nous quatre…Notre bonheur, notre équilibre, notre famille.

 

Au mois de mars, trois mois de grossesse, nous apprenons que nous attendons un petit garçon! Quelle joie…Une Princesse et un Prince, pourquoi tant de bonheur? Comment est-ce possible? Nous nageons dans la joie et en même temps tout s’inscrit dans un ordre logique…Nous sommes heureux.

 

Tu t’appelleras Matys.

    

S’en suivent quatre mois de grossesse durant lesquels nous avons régulièrement confirmation que tout va bien, que bébé grandit très bien (gros bébé!) et se développe à la perfection. Préparation du déménagement, travail, gestion de petite Emma au quotidien qui est alors très en demande…Tout cela apporte bien entendu son lot de fatigue, mais nous sommes heureux, nous attendons notre deuxième soleil.

 

Puis c’est alors que tout basculera en ce samedi 14 juillet 2012...Réveil très difficile, de grandes douleurs au ventre, quelques nausées et une fatigue assomante. Je me rendors.

 

Un peu plus tard, deuxième réveil toujours aussi pénible. Après une douche et quelques jeux avec Emma, Arnaud part dans le jardin pour tondre la pelouse et je couche Emma. Je sens que quelque chose ne va pas, que tout cela n’est pas normal….Mon ventre me fait mal et je ressens beaucoup de contractions. J’appelle alors la maternité qui me donne rendez-vous dans l’heure. Pourtant, je ne m’inquiète pas tant que cela….Dans la voiture je dis encore à Arnaud qu’il suffit de me déposer devant l’hôpital, qu’il peut aller faire les courses avec Emma et que je les rejoins plus tard à la place de jeux. Ils vont simplement me donner des anti-contractants. J’embrasse Emma en lui disant que maman revient de suite. Je ne reviendrai qu’une semaine après…

 

Puis le cauchemar commence…Les douleurs s’intensifient, on me met sous monitoring, dans une salle…seule. Seule avec mes doutes, mes angoisses, mes peurs. Qu’est-ce qu’il nous arrive??? Personne ne peut me répondre. J’ai de la fièvre. Je suis très mal. Il est 15h. Attendons un peu, ça va s’améliorer…

 

19h je demande à ce que ma maman vienne s’occuper d’Emma pour qu’Arnaud me rejoigne…car j’ai peur. Et je suis seule. Arnaud arrivera à 21h. Entre temps, monitoring, echos, prises de sang, perfusions…maturation pulmonaire pour Matys. Tout laisse croire que je suis en travail mais personne ne sait pourquoi. 30 semaines de grossesse + 6 jours. Voilà le temps que nous aurons eu ensemble…

 

23h, tout se précipite, mon état se dégrade et tout laisse à présager que l’accouchement est iminent. Morges ne peut recevoir mon bébé, pas avant 34 semaines de grossesse. On me transfère donc au HUG (Genève car le CHUV est complet) en ambulance, loin des miens, loin de ma fille, seule…Arnaud me rejoint à Genève, il est 1h du matin. A partir de là, je n’ai plus beaucoup de souvenirs...Je souffre, j’ai très mal et mon col n’a pas bougé. On ne peut donc me poser une péridurale. Ça fait à présent plus de 12h que je souffre. J’ai peur. Je suis transie d’angoisse….Comment tout cela est-il possible? Mon bébé peut-il survivre?

 

Estimation du poids du bébé: 2 kgs!! les médecins sont alors confiants. A 31 semaines, votre enfant a toutes ses chances , de plus il a un très bon poids! Ne vous inquiétez pas…Anésthésie générale. Césarienne. Matys naîtera à 6h du matin. Seul car je dors. Je ne le verrai pas. Son cœur s’arrête. On le réanime. Soins intensifs pour lui immédiatement…Papa peut le voir très brièvement dans sa petite couveuse, puis il est emmené ailleurs. Salle de réveil…Je réalise doucement (sous morphine) que je ne suis plus qu’une coquille vide, qu’on m’a arraché mon tout petit bébé alors que je dormais, que la vie m’a trahie, que mon corps a fauté. Je me sens déchirée, littéralement meurtrie, en sang de l’intérieur.

 

Arnaud me montre des photos de Matys, il est en vie. Il se bat. Je veux le voir…Je ne peux pas bouger et on ne peut pas me déplacer. Matys est dans un autre bâtiment, dans une autre unité…Il y a deux heures encore nous n’étions qu’un. A présent je ne te connais pas, tu es loin de moi et que de culpabilité m’envahit…Tu es seul et abandonné. Que dois-tu penser? A quel point tu dois te sentir abandonné, rejeté, arraché, lâché…Je souffre encore plus qu’avant. Physiquement. Moralement. Ma vie a basculé. Je suis dans un gouffre…

 

Arnaud doit rentrer à présent, pour Emma. On me remonte alors en maternité, dans une chambre «sans bébé». Seule dans mon lit avec mes douleurs et mes angoisses. Je ne peux toujours pas voir mon Fils. Je devrai attendre encore 24 heures. Quelle douleur indicible, quel déchirement. Je suis comme anésthésiée, résignée, je ne comprends plus rien. A l’heure actuelle, je me demande chaque jour comment je n’ai pas plus insisté, comment je ne me suis pas plus battue pour être à ses côtés. Comment j’ai pu me laisser faire par une équipe médicale…Toute bien intensionnée soit-elle. La rencontre arrive enfin. On m’emmène en chaise roulante jusqu’à mon Matys. Que tu es beau mon Fils, que tu es parfait...Le portrait de ta grande sœur! Bonnet, capteurs, C-pap, tuyaux et bip cardiaques…Jamais je n’aurais imaginé cela. Je vais bien finir par me réveiller…Ce n’est pas possible.

 

Amour, joie, révolte, déni, peur, tristesse, douleur, désarroi…Tant de sentiments se bousculent. Je ne suis pas prête, je ne suis pas prête à t’accueillir, tu devrais encore être dans mon ventre, je te sens d’ailleurs encore bouger. J’ai le sentiment de vivre dans un rêve ou plus rien n’est réel.

 

Le corps médical n’a toujours aucune explication sur ce qui s’est passé. Nous sommes alors mis, Matys et moi, sous antibiotiques car ils suspectent une infection. Mais on ne sait rien. Matys présente un état constant, faible, mais pas alarmant pour autant. Les médecins sont alors toujours confiants. Il se bat. Son transfert est organisé et Matys est installé en Néonatologie, un étage en dessous de ma chambre. Nous nous rapprochons et j’ai le sentiment que nous avançons dans une petite étape. Mais il y a toujours cette couveuse entre nous deux, ce lien qui a du mal à s’installer tant la douleur et la crainte sont présentes. Cette culpabilité qui ronge nuit et jour. Puis viendra le premier jour ou je pourrai le prendre sur moi, faire du «peau à peau»…Enfin, je peux sentir son odeur, le caresser, lui faire sentir que je l’aime, que je suis sa maman, que je veille sur lui – tant que je peux – et que je le soutiens dans son combat. Toujours entourés de bip, de fils, de capteurs et de C-pap, nous faisons tout doucement connaissance l’un avec l’autre, pendant six jours durant lesquels je tente de rester à ses côtés en néonatologie.

 

Sur le moment, nous vivons un drame et non un accouchement. Personne ne vient nous rendre visite, personne ne peut admirer notre fils. Nous sommes coupés du monde, coupés de la réalité. Ce qui devait être un moment merveilleux ne se déroule pas du tout comme tel et nous ne savons pas comment gérer tout cela. Arnaud et Emma viendront tous les jours nous voir. Emma aura alors la chance de connaître son petit frère. Nous n’osons toutefois pas encore annoncer sa naissance et n’envoyons aucun message. Nous avons si peur, tout semble si fragile, si irréel.

 

Le 5ème jour, on nous annonce que Matys est anormalement faible, que son nez coule et qu’il a certainement attrappé un virus. La stupeur m’envahit, car je ne comprends plus rien. Nous avions une infection tous les deux, et maintenant un virus chez lui? Pourquoi tant d’acharnement??? Qu’avons nous fait? Mais contre un virus, on ne peut rien. Il faut attendre. Nous attendons. Je dois alors l’annoncer à Arnaud, par téléphone. Nous sommes effondrés, mais nous avons confiance en lui, en son combat acharné pour la Vie. On s’accroche, tout comme Matys.

 

7ème jour de vie. L’état de Matys devient préoccupant. Il est très faible, ne mange plus (par sonde), et son nez est toujours très pris.  Ses constantes ne sont pas bonnes et il fait de plus en plus de saturations et d’apnées. J’ai peur…Arnaud rentrera alors à la maison pour Emma. Je resterai toute la nuit aux côtés de notre fils, dans sa couveuse, en lui donnant la main…Quelle impuissance insoutenable pour la mère que je suis. Je ne contrôle rien, je ne maîtrise rien. Les médecins lui posent alors une voie véneuse en cas de besoin. La veine saigne et ne se refermera jamais…c’est l’hémorragie. Son teint devient gris, Matys va mal. Je ne peux rien faire, je suis impuissante. L’infirmière lui tiendra le bras toute la nuit pour stopper l’hémorragie.

 

Au petit matin, les médecins viennent me voir pour m’annoncer que Matys est à présent dans un état critique, que son pronostique vital est engagé, qu’il doit retourner immédiatement aux soins intensifs….Quel choc. Encore. Mon cœur ne tient plus, je n’ose pas croire à ce que nous vivons. Je dois appeler Arnaud, lui dire de venir vite, très vite. Nous accompagnons Matys pour le transfert aux soins intensifs. En passant par les couloirs de l’hôpital, j’aperçois la morgue. Jamais je n’oublierai le frisson qui me traverse à ce moment là. Je comprends que nous ne sortirons jamais à trois d’ici. Les images qui suivent sont d’une violence inouïe, d’une intensité indicible. Le bal des médecins, les transfusions de plaquettes infinies, la table vibrante, et mon bébé…Mon tout petit bébé devenu méconnaissable et marqué à jamais par tant de souffrances. Et mon impuissance. On nous fait attendre devant la salle, je ne peux même pas être avec mon enfant, le soutenir dans son dernier combat. Oh combien il a du se sentir abandonné…Mon tout petit.

 

Après douze longues heures de combat acharné, Matys rendra son dernier souffle dans nos bras à 21h30 le 22 juillet 2012. Jamais je n’oublierai son regard. Je m’en veux tellement. Pourquoi a-t-il du souffir ainsi? Pourquoi?

 

Voilà 16 mois que Matys nous a quittés, je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Le corps médical diagnostiquera par la suite que nous avons contracté un virus Coxsackie, par voies aérienne et durant la grossesse. Ce virus est capable de traverser la barrière placentaire. Mon utérus a donc été infecté par un virus…très rare…aucun cas connu à ce jour en Suisse.

 

Puis commence alors le deuil, le déni, la révolte. Nous sortons à deux des HUG, vides, vidés, anésthésiés et terrorisés. La douleur est alors indicible, innexplicable. Et une question: Comment allons-nous survivre? Et Emma? Et l’entourage? Comment continuer à voir nos amis? Envie de fuir, de partir loin, de tout plaquer. Nous sommes juste incapables d’imaginer reprendre un jour une vie «normale», incapables d’affronter le monde extérieur, les amis, la famille, les collègues, les regards. S’en suit le retour à la réalité, ou plus rien ne compte, ou nous sommes complétement largués, inutiles, impuissants.

 

Retour à la maison, le ventre vide, le cœur en sang, les bras balants. Et cette chambre qui était alors toute prête…Toutes ses affaires qui étaient alors rangées, pliées, repassées. Nous avons tout donné, de suite.  Non pour oublier, mais parce que leur seule vue nous est alors insupportable, insurmontable.

 

Puis viennent les amis, les vrais. Ceux qui accourent avec une camionnette pour débarrasser la chambre; ceux qui prendront congé pour être LA, pour nous véhiculer, pour remplir les papiers administratifs à notre place, qui nous accompagneront pour choisir le cercueil, décider de la cérémonie que nous souhaitons, réfléchir à notre place, et apporter du soutien à une petite fille qui ne comprend pas…Cette petite fille qui nous regarde, qui ne comprend pas. Quelque chose s’est passé, mais quoi? Mes parents sont méconnaissables, ne parlent plus, me regardent à peine. Ma maman, incapable de me préparer des pâtes…Et mon papa regardant dans le vide toute la journée. Tant de culpabilité par rapport à Emma aussi. Pourquoi a-t-elle mérité cela?

 

Je me lève le matin en sentant les coups de pieds de Matys dans mon ventre.. le réveil est insupportable, chaque matin est un nouveau combat. La nuit sous somnifères car l’obscurité rend les choses encore plus insupportables...Mais le réveil est un poignard chaque matin. Je me sens tellement vide, on m’a arraché ce qui était en moi, mes entrailles, mon enfant. La douleur physique est insupportable…Autant que tout ces signes du post-partum qui sont désormais illégitimes: retour de couches, hémorragies, douleurs, cicatrice, manque de fer, et ce lait qui coule dans ma poitrine…Ce corps qui ne comprend pas. Puis les questions essentielles. Que fait-on? Peut-on survivre? comment fait-on pour ne pas devenir fou? pour ne pas basculer? pour sauver notre famille. J’ai constamment l’impression de marcher sur ce fil…fil qui me tient encore à la vie, à la raison. Mais qui peut aussi lâcher ou casser à n’importe quel moment et me faire alors basculer à tout jamais dans la folie. Chaque jour je me demande si oui ou non j’ai basculé. Mais je m’accroche, car j’ai si peur pour Emma, pour Arnaud, si peur pour nous.

 

Une semaine après le retour à la maison, c’est un nouveau choc. Je fais une hémorragie et je dois aller de toute urgence à l’hôpital…Retourner là où tout a basculé. J’ai tellement peur…Oui j’ai peur de mourir. Et je réalise donc que même si pour l’instant je n’arrive pas à vivre, et bien je ne veux pas mourir. Cela sera là un moment décisif pour moi. Je peux finalement rentrer à la maison et je me sens comme différente. Et c’est contre toute attente un instinct de survie immense qui s’installe, une rage de gagner ce combat, une rage de vivre, de ne pas mourir. Puis aussi s’installe un immense respect de ce qui nous est donné. De l’Amour, de la Vie, de la Santé. Matys n’a pas eu la chance de Vivre, notre cœur à nous bat et doit battre pour lui, pour qu’il soit fier de nous.

 

Matys est mort et nous le réalisons petit à petit, sans pour autant l’accepter. Nous l’expliquons à Emma, avec des mots simples. Elle pleure beaucoup mais semble soulagée d’entendre nos paroles. Ce n’est pas de sa faute, Matys a été très malade et Papa et Maman sont très tristes que Matys soit parti. Mais ce n’est pas de sa faute. Les enfants ont besoin qu’on leur explique. J’ai demandé un jour à une pédopsychiatre comment faire pour qu’Emma ne soit pas traumatisée. Elle me donnera alors le meilleur consei: ne rien lui cacher. Ce sont les non-dits et les tabous qui créent les traumatismes, et jamais la communication.

 

Commencera alors toute une très grande période de reconstruction. Nous sommes plus soudés que jamais et rien n’a plus d’importance que notre Amour, notre Famille et nos enfants. Nos deux enfants. Nous sommes parents de Matys mais différemment. Notre devoir se concentre sur l’entretien de sa tombe, une photo à côté de notre lit, une photo avec Emma dans l’album de famille. Nous décidons également d’envoyer des faire-parts de décès. Cette étape a été essentielle pour moi et m’a permis de crier à tout notre entourage que nous avons eu un petit garçon, qu’il a existé, que nous pleurons son décès et qu’il mérite d’être RECONNU. Les réactions sont alors bien diverses, les amis sont triés assez radicalement, puis d’autres se manifestent et nous surprennent de par leur présence, leur soutien et leur amour sans faille. Nous avons un tel besoin de parler de Matys, de tous les détails des faits. Cela peut être très violent pour l’entourage et chacun n’est pas armés pour entendre et écouter encore et encore nos récits. La famille de mon côté ne nous approche plus, nous avons le sentiment d’être contagieux de notre douleur. La famille du côté d’Arnaud remue monts et montagnes pour nous épauler. Mais l’entourage ne sait comment agir et beaucoup préfèrent alors s’abstenir. L’isolement est dangereux et fort heureusement nous en sommes conscients. Nous devrons faire l’effort (dans notre état oui….) de contacter nos amis, de montrer que nous avons besoin d’eux, besoin d’être entourés, besoin de voir du monde. Arnaud développe ce besoin et cette crainte beaucoup plus rapidement que moi…Je lui en veux au départ car je ne me sens pas prête et je ne comprends pas qu’il arrive à discuter d’autres choses que Matys. Mais rétrospectivement, je l’en remercie…Car cela nous a permis de ne pas nous enfermer sur nous-mêmes et de renforcer nos amitiés, les vraies.

 

Au travail, je devrai me battre un mois et demi pour que finalement quelqu’un accepte de faire une communication à l’interne sur le décès de Matys. Je travaille dans une structure de 250 employés et personne n’est au courant. Jusqu’à ce jour, 15 jours après le drame, nous décidons de remeubler la chambre de Matys. Nous irons donc chez Ikéa et je croise une collègue qui me demande comment va mon bébé avec un grand sourire…IL EST MORT.

 

Je décide alors d’insister encore et encore jusqu’à ce que finalement on m’écoute, on m’entende. Une communication sera faite à la fin du mois d’août. Toujours est-il que j’ai la sensation d’être seule au monde face à ma douleur. Seule au monde car je ne peux aborder le sujet qu’avec un nombre très restreint de personnes. Je cherche à me documenter mais dans chaque librairie la même réponse avec des yeux effrayés par ma demande «non Madame, aucun livre ne traite spécialement de ce sujet».  Puis, ces regards venant de personnes que nous croisons régulièrement…Qui n’osent plus dire bonjour mais se demandent juste pourquoi je n’ai plus de ventre et ne pousse aucun landau…Alors ils s’abstiennent.

 

Nous vivons un deuil en silence…Et j’ai le sentiment qu’il ne nous est pas permis de l’exprimer.

 

Heureusement, j’ai trouvé des associations qui nous permettent de nous sentir moins seuls et de constater que d’autres sont passés par là…Car la question qui me hante chaque jour ne trouve pas de réponse ailleurs : Peut-on  y survivre? Peut-on s’en sortir? J’ai alors un grand besoin de lire, d’entendre des témoignages de parents qui sont passés par là et qui eux s’en sont sortis. Nous communiquons beaucoup ensemble, dans notre couple. Arnaud prendra deux mois de congé maladie et moi cinq. Cela nous a permis de nous écouter, de nous parler, de vivre ce que nous avions à vivre pleinement. Très à l’écoute, nous avons peur tous les deux, mais nous nous savons soudés. Arnaud a peur que je parte en dépression, moi j’ai peur de devenir folle. La seule antidote que nous avons trouvé est l’échange et je sais à présent que cela nous a sauvé.

 

Nous irons alors voir une psychologue, avec qui nous entamerons un travail à deux, puis chacun de son côté, à sa façon.

 

J’ai l’impression que Matys m’a arraché les œillères que j’avais devant mes yeux pour avancer enfin dans la clarté, la Vérité. J’ai besoin de savoir Qui je suis, Qui j’étais et Qui je veux devenir. Trouver une Juste place dans ce monde. Etre à la hauteur de mon rôle de Maman. Ici commence réellement la reconstruction de soi, sur des bases nouvelles, plus solides, plus vraies, plus claires. On ne peut plus se mentir, on ne perd plus de temps avec de faux problèmes, avec des fausses querelles. Nous avons conscience de ce qui compte réellement et parfois les discussions avec l’extérieur semblent dénuées de tout sens.

 

C’est pas à pas, en douceur, que nous nous construisons une nouvelle vie familiale, une nouvelle vie de couple, de nouvelles relations, une vie sociale triée et choisie, un nouvel équilibre parfois encore fragile. C’est comme si tout était à refaire, à re-bâtir, nous repartons de zéro, avec dans les mains notre Amour et dans nos cœurs nos enfants. Car c’est bien pour eux, mais pour nous aussi que nous décidons de dire OUI à la vie. De nous battre, car c’est un combat de chaque jour. Combat qui s’avère douloureux, avec beaucoup d’obstacles. J’ai le sentiment de devoir réapprendre à respirer, à marcher, à regarder devant moi. Les premiers temps, c’est la confrontation extérieure qui est le plus douloureux. La vue des poussettes m’est insupportable, les cris du moindre bébé me transpercent comme un coup d’épée et apercevoir une petite fille avec son petit frère m’est invivable. Chaque femme enceinte que je croise se dresse comme une montagne sur mon chemin et je baisse les yeux pour avancer et ne pas montrer mes larmes. Puis viennent les annonces de grossesse de nos amis, qui parfois n’osent même pas nous en faire part. Grossesses que je fuis…Pourtant, il arrive un moment où la fuite n’est plus une solution. Alors très vite, il faut affronter les réalités, même les plus douloureuses. Je décide de voir mes amies qui ont accouché récemment, proches de mon terme pour Matys. De me confronter à ces bébés qui devraient avoir l’âge du mien. Tout cela est très difficile, mais à chaque obstacle, je sens et je sais que Matys me transmet sa force, son courage…Et j’y arrive toujours.

 

Puis très rapidement s’installe une nouvelle obsession : Avoir un troisième bébé. Au début, pour de mauvaises raisons je suppose…Retrouver mon corps de maman, retrouver ma grossesse arrachée trop tôt, retrouver Matys. Puis, plus les mois passent, plus je sais que notre «guérison», notre réconciliation avec la Vie devra passer par là, et qu’il n’y a aucun autre moyen de retrouver le bonheur duquel nous avons été privé. J’ai un besoin immense de penser qu’un jour nous pourrons encore être heureux. Pour nous, pour Emma, pour Matys. Je sais à ce moment là, que ce jour là sera synonyme d’un très grand trajet effectué. Mais mon corps doit attendre car après deux césariennes il faut être patients et ne surtout pas risquer un autre drame. Je décide de ne pas reprendre le travail de suite et de me donner le temps. De vivre mon deuil…Je renoue avec ma passion, les cheveaux, je fais du sport, je cours beaucoup. Je retrouve mon corps de femme. Je me rapproche de mon Moi profond, de mes valeurs, je me cherche. Je profite d’Emma, commence des activités avec elle et pour elle. Puis un beau jour, la force de se lever le matin revient, les sourires sortent plus naturellement, puis je me surprends à rire, rire de bon cœur. Je vais alors apprendre à vivre dans une constante dualité...La vie et la mort, la joie et la douleur, les rires et les larmes, l’envie et la peur, la colère et l’amour. Je pleure beaucoup, puis après je ris avec Emma, avec Arnaud. Je suis émotionnellement très fragile, encore instable, mais j’avance…Et se sentir avancer est une drogue très positive et un médicament qui s’avère très efficace.

 

Aujourd’hui, 16 mois après le décès de Matys, je continue d’avancer. Je n’ai pas terminé mon deuil, mais je peux dire que je suis devenue meilleure, plus sûre de moi, plus confiante, plus aimante, plus vraie. Je n’ai plus peur de mes sentiments, et lorsque je suis heureuse c’est comme si jamais je n’avais été aussi heureuse…Puis lorsque je suis triste et que je pleure Matys, mes larmes me viennent du fond de mes entrailles et j’ai appris à présent à les exprimer en toute liberté. J’apprends à vivre avec mes craintes, avec cette incertitude sur le lendemain, avec cette conscience que tout peut s’arrêter, à chaque instant. Mais cela m’aide à profiter pleinement de tous ces petits cadeaux de la vie, de chaque sourire de ma fille, de chaque instant de complicité partagé avec Arnaud. Je sais que nous sommes tous unis à jamais et je n’ai jamais senti mon couple et ma famille aussi solides qu’à présent.

 

Aujourd’hui, le 15 mars 2014, nous avons eu notre troisième enfant, un petit Victor qui fête ses trois mois. Il nous transcende de son amour, nous inonde de ses sourires et nous comble de bonheur.  Avec sa naissance, je peux dire que je me sens une maman comblée, qui aime de tout son cœur ses trois enfants, chacun différemment. Mon Victor est ma Victoire sur la Vie, sur la Mort. Il est la preuve vivante que nous pouvons sortir vainqueur, vivant et heureux d’un tel combat. Nous sommes juste différemment heureux. Matys, notre Fils, fera à jamais partie de notre vie, de notre famille. Emma en parle régulièrement et je sais qu’il vieillera sur nous à chaque instant.  

 

Pour toi Matys, mon Fils, ma Force, tu m’as tellement donnée, et jour après jour tu continues de me faire avancer dans la bonne direction. Sans toi, ma vie aurait été très différente. Au jour d’aujourd’hui, je peux enfin dire que j’aime ma Vie, que je ne la changerais pour rien au monde. Bien entendu je pleure ton absence chaque jour et je donnerai tout pour que tu sois à mes côtés. Mais j’apprends à accepter ton départ, et à y trouver un sens. Je t’aime comme une mère aime son fils, et tu m’apportes chaque jour le sens des valeurs, le sens de la vie, car tu as donné un sens à nos vies, à ta manière.

 

Je suis fière d’être ta Maman, je suis fière de ton combat et je suis fière de Toi. Je suis fière d’avoir fait partie de ta Vie, aussi courte fut-elle.

 

Je t’aime à  jamais et je sais qu’un jour nous nous retrouverons.

 

Veille sur nous petit Ange.

 

Par Anne Jeger, psychologue clinicienne et thérapeute.
Elle assure le suivi de couples infertiles,
de femmes vivant leur grossesse avec difficultés,
et de couples traversant un deuil périnatal.

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Commentaires





Valerie
16.06.2019 01:52

Merci pour ce témoignage .l'espoir fait vivre. Nous avons perdu notre fille ya 10jours un utero cazi a terme, sans explication..nous avons un garçon de 3ans..faut tenir pour lui. J'aurai tendance a rester seule a me morfondre... Je c q c mauvais mais c si dur ..
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ODE
09.01.2019 22:49

Oh oui, merci merci de ce témoignage... on s’y retrouve tellement tellement avec mon amoureux. J’ai eu un décollement du placenta sans aucune raison ... à 26 semaines et 5j. Tom était si beau, si câlins, si petit! 34cm pour 880gr... Nous étions entre de bonnes mains au CHUV mais hélas il a attrapé le staphylocoque doré et nous a quitté (il s’est aussi endormi dans nos bras) dans la nuit du 01.12 au 02.12...
Nous essayons d’aller de l’avant, nous sommes un couple très soudé qui communique énormément et heureusement mais c’est dur de s’imaginer que l’on devra vivre dans notre bébé que nous attendions impatiemment et qui était prévu pour la St-Vaentin...
Quelles sont les associations!?
...
CEC
25.12.2018 22:58

Je voulais vous remercier pour ce témoignage pleins d’espoir.
J’ai accouché le 5 septembre à 24semaines et mon fils Gauthier n’a pas survécu , depuis je suis en survie permanente et me demande comment m’en sortir, je me suis tellement retrouvée à travers ces lignes...
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